L’un est natif de Héricourt (70), l’autre de Dole (39). Christian Décamps, du groupe Ange, et Hubert-Félix Thiéfaine ont, chacun de leur côté, apporté au rock français une touche poétique à part. Le rock littéraire est-il franc-comtois ?

Il suffit de les écouter un peu pour découvrir leur proximité. L’un est la figure de proue du rock alternatif, l’autre de la chanson française « déjantée ». Des textes profonds, parfois opaques, graves ou drôles, qui ne livrent pas leur sens facilement. Des musiques complexes, hétérogènes, à la sonorité tantôt rock, tantôt issue d’autres traditions. Une proximité qu’on retrouvera d’ailleurs sur scène, quand Hubert-Félix Thiéfaine rejoindra au Zénith ce qui devait être le dernier concert du groupe Ange (1995).

Décamps, Thiéfaine : deux jeunesses comtoises

Hubert-Félix Thiéfaine et Christian Décamps sont « de pays », comme on dit. Une appartenance régionale franc-comtoise qui se retrouve en filigrane dans l’œuvre des deux chanteurs.

Pour Ange, on pense à l’album Emile Jacotey (1975), du nom d’un ancien maréchal-ferrant de Saulnot (70), devenu conteur de légendes locales. Un album dont les titres, entrecoupés de la voix d’Emile, évoquent pour beaucoup le grand-est de la France et rendent hommage à l’art tout comtois de la racontotte :

Tu sais parler de nos aïeux
Comme s’ils n’avaient jamais été vieux
La cheminée s’étonne encore,
La charrue ne s’essouffle plus,
Tu ressembles à ces chercheurs d’or
Qui auraient un secret de plus
Ta bouche est sucrée de légendes
Que l’on déguste comme un festin,
Un festin qui n’est pas à vendre
Mais qui se donne comme un matin

Quant à Hubert-Félix Thiéfaine, il est difficile aux franc-comtois d’oublier ce rigolard hymne national qu’est La Cancoillotte (1978) : « La cancan cancoillotte, ce n’est pas pour ces François ! Quand ils viennent avec leurs bottes, on leur dit nenni ma foi ! ». Plus discrets, chez le Dolois, des références à l’histoire franc-comtoise : « On nous disait que Barbe Rousse avait ici sa garnison, et que dans ce coin de cambrousse il avait vaincu des dragons » (La Ruelle des Morts, 2011).

Mais qu’on se comprenne bien. Si Décamps fut parmi les plus illustres signataires de la pétition réclamant le Lion Comtois sur les plaques d’immatriculations, et Thiéfaine en pointe du combat contre le canal Rhin-Rhône, il serait faux d’enfermer l’un ou l’autre dans la case « régionaliste » : « J’ai failli renier «La Cancoillote» qui me donnait une connotation régionaliste que je n’avais pas, j’aurais dû la léguer à des groupes folk. Mais comme je l’ai mise sur un album, je dois la revendiquer » (Hubert Félix Thiéfaine, ici)

Rock poétique et bêtes de scène

Reste ce point commun, cette poésie en partage entre Ange et Thiéfaine. Et une bonne partie de public qui suit l’un et l’autre. Avec, en plus, ce goût certain pour la scène. Du côté Ange et Décamps, c’est la démarche du rock progressif : des mises en scène travaillées, des interprétations qui font du chanteur un véritable comédien.

Pour Thiéfaine, le concert, c’est le vecteur privilégié de la musique. Car, alors qu’il ne passait pour ainsi dire sur aucune radio, le Dolois faisait régulièrement salle comble et vendait ainsi ses albums. C’est la scène qui a fait le succès de Thiéfaine et du groupe Ange, loin des médias et des majors, pour qui les poésies hermétiques de Décamps et Thiéfaine ne correspondaient pas au plus grand dénominateur commun tant recherché.

La scène, aussi, qui a fait l’indépendance – ou plutôt l’autonomie – des deux artistes. Et c’est peut-être bien dans cette farouche volonté de rester libre (franc ?) que réside le caractère comtois de Christian Décamps et de Hubert-Félix Thiéfaine.