L’idée paraît aujourd’hui saugrenue. Mais dans un passé pas si lointain, et pendant près de deux siècles, la Franche-Comté a été une possession de la couronne espagnole. Quels hasards étranges de l’Histoire ont-ils abouti à cette non moins étrange situation ?

illustration du menu : L’Hôtel Thomassin de Vesoul, dit « Maison espagnole »

« Besançon, vieille ville espagnole » écrivait Victor Hugo. Pour inexacte qu’elle soit (Besançon est restée presque jusqu’au bout de la période espagnole de la Franche-Comté une dépendance directe de l’Empereur), cette citation ne lasse pas d’éveiller l’imagination des Franc-Comtois. Eux qui furent, de 1493 à 1678, non seulement des sujets de la Couronne Espagnole, mais des sujets fidèles et attachés à leur Roi.

Comment, aussi loin des Pyrénées, cette terre a t-elle pu devenir espagnole ? Tout commence en 1477, à la mort du dernier des ducs-comtes de Bourgogne, un certain Charles le Téméraire.

La succession du Téméraire

La fin du Moyen-Age comtois est dominée par la souveraineté des ducs-comtes de Bourgogne. Ceux-ci possèdent, entre autres vastes territoires, la Bourgogne ducale (plus ou moins l’actuelle Bourgogne) et la Bourgogne comtoise (plus ou moins l’actuelle Franche-Comté). Mais s’ils sont vassaux du Roi de France pour l’une, ils sont comtes palatins (vassaux du Saint-Empire) pour l’autre.

A sa mort, le dernier d’entre eux laisse une fille unique, Marie de Bourgogne. L’occasion rêvée pour Louis XI, le Roi de France, de s’emparer des terres bourguignonnes. Il propose donc à Marie d’épouser le dauphin Charles. Celle-ci refuse et lui préfère Maximilien d’Autriche, de la maison de Habsbourg.

Charles le Téméraire et Marie de Bourgogne

Furieux, le Roi de France annexe, au nom de la loi salique (les titres ne se transmettent pas par les femmes) le Duché de Bourgogne. Mais le Comté de Bourgogne, terre d’Empire, ne connaît pas la loi salique et refuse d’être ainsi rattaché au Royaume de France. S’en suit une guerre entre la noblesse comtoise et le Roi de France, qui verra la destruction complète de Dole ou du château de Vesoul.

En 1482, Marie de Bourgogne meurt, et laisse une seule héritière pour ses états propres, Marguerite de Bourgogne, promise à Charles VIII de France, qui lui préfère finalement Anne de Bretagne. Maxilien, le père de Marguerite, qui avait des ambitions en Bretagne, est ulcéré par ce renversement d’alliances et se lance à la conquête de la Franche-Comté.

En 1493, par le Traité de Senlis, Charles VIII cède le Comté de Bourgogne à son rival Maximilien d’Autriche.

Les Habsbourg

La Franche-Comté est désormais une possession des Habsbourg, sans doute l’une des familles les plus puissantes de l’époque. Il laisse le gouvernement de la Province à son fils, Philippe le Beau. Ce dernier se trouve être également l’époux de Jeanne la Folle reine de la Castille et de l’Aragon. Quand, en 1503, le couple visite enfin la Franche-Comté, on raconte qu’il est accueilli triomphalement aux cris de « Vive Bourgogne ! » (on salue ici la maison des Comte Bourgogne).

Philippe meurt en 1506. C’est alors que réapparaît Marguerite, qui est désignée administratrice des terres de sa mère Marie en lieu et place du future Charles Quint, fils de Philippe le Beau, qui n’a alors que six ans. Marguerite règne pour ainsi dire à distance, depuis Malines où elle réside, et se rend très populaire en Franche-Comté, comme descendante de la Maison de Bourgogne, mais aussi comme restauratrice de l’autonomie comtoise.

Europe Habsbourg 1547

Puis Charles Quint, officiellement émancipé, prend le titre de Comte de Bourgogne. Héritier de Castille et d’Aragon par sa mère Jeanne, il est aussi roi d’Espagne et se fera bientôt sacré Saint-Empereur Romain-Germanique (1520), entre autres titres. Le nouveau Comte va poursuivre l’héritage politique de Marguerite, renforçant l’autonomie comtoise et promouvant au plus hauts rangs de son administration impériale et royale de nombreux comtois (Grandvelle, Renard…).

La Franche-Comté est-elle vraiment espagnole ?

En abdiquant, en 1555, Charles Quint lègue à son fils Philippe II l’Espagne et, avec elle, de nombreuses terres, dont la Franche-Comté. S’ensuit une lignée de Comtes de Bourgogne et Rois d’Espagne qui tantôt vont régner en propre sur la Franche-Comté, tantôt en confier la régence à leur famille des Flandres (les Archiducs).

Les hasards des guerres, des successions, des alliances et des mariages ont fait de la Franche-Comté une possession chère aux Rois d’Espagne. Cette lignée de rois et comtes s’interrompra avec la conquête de Louis XIV, officiellement achevée en 1678, par le Traité de Nimègue.

Entre temps, l’attachement réciproque du peuple comtois à la couronne espagnole n’aura connu que de rares refroidissements. On parlera même de cette période espagnole comme celle de « l’âge d’or comtois ». Bien que langue(s) française(s), les Franc-Comtois conserveront cet attachement à l’Espagne, certains couvent organisant encore au XVIIème siècle des prières secrètes pour le Roi d’Espagne. La Franche-Comté n’a donc jamais été, ni de culture ni de langue, espagnole, mais conserva longtemps la nostalgie du temps où les rois espagnoles étaient aussi Comtes de Bourgogne.