La Franche-Comté, terres d’utopies… Si la Saline d’Arc-et-Senans a été consacrée en 1980 « Cité des Utopies », c’est tout le pays comtois qui semble, au cours de l’Histoire, marqué par ces rêves éveillés, ces grandes théories qui pensent un monde meilleur. Des fruitières à LIP, de Fourier à Proudhon, le rêve d’une société meilleure est un rêve comtois.

On a beaucoup dit que la « cité idéale » de Ledoux, la Saline d’Arc-et-Senans, s’était inspirée des rêves de Thomas More, l’inventeur de l’île d’U-Topie. En fait, cette construction royale du XVIIIème siècle semble bien répondre davantage à des préoccupations de productivisme et de contrôle des ouvriers. Bien loin des considérations sociales et libertaires des penseurs comtois du XIXème siècle.

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Et pourtant, il apparaît bien que c’est dans l’histoire et la culture comtoises que les dits penseurs (Fourier, Considerant, Proudhon…) ont puisé, ne serait-ce qu’en partie, quelques-unes des idées qui fondèrent le socialisme utopique, libertaire, mutuelliste. A commencer par la tradition des fruitières à fromages.

Les fruitières : utopies paysannes ?

On ne sait pas très bien quand exactement et où précisément sont nées les premières fruitières. Ce que l’on sait en revanche, c’est qu’on en retrouve trace dès le XIIIème siècle dans le massif du Jura, alors terre du Comté de Bourgogne (ou Franche-Comté). Le principe en est simple : on réunit la production quotidienne de lait de plusieurs foyers pour en faire du fromage (l’ancêtre du Comté) et on en partage le « fruit » (peut-être est-ce l’étymologie ?) en partageant la meule ainsi produite.

A l’origine de ce principe, plusieurs préoccupations. D’abord la nécessité de conserver le lait. Ensuite, le fait qu’un seul foyer ne peut, chaque jour, fournir assez de lait pour constituer une meule. Ici, l’individualisme n’est pas une option. L’autoritarisme non plus. Très vite, le principe des fruitières va s’étendre à tout le pays comtois (surtout au XIXème siècle), où il perdure de nos jours.

Fourier et les fruitières

1808. Un intellectuel bisontin du nom de Charles Fourier publie « Théorie des quatre mouvements et des destinées générales ». S’ensuivent plusieurs ouvrages qui posent les bases d’un véritable courant de pensée. Le socialisme « fouriériste », « phalanstérien » ou « critico-utopiste » est en train de naître. En quête de l’harmonie universelle, Fourier croit en un travail coopératif, une libération des femmes et même au revenu minimum garanti dès l’âge de trois ans !

monument fourier phalanstère

Fourier se méfie de l’Etat, de l’autorité et prône la complémentarité entre les êtres humains, au sein d’un phalanstère (communauté de production et de vie). Et explique le lien entre sa pensée et les fruitières, qui repose sur l’association librement consentie (Traité de l’Association domestique et agricole, 1822) :

Ce lien est la base de toute économie : nous en trouvons des germes disséminés dans tout le mécanisme social, depuis les puissantes compagnies, comme celles de l’Inde, jusqu’aux pauvres sociétés de villageois réunis pour quelque industrie spéciale (…)
(…) On voit chez les montagnards du Jura cette combinaison de la fabrique des fromages nommés gruyère : vingt ou trente ménages apportent chaque matin leur laitage au fruitier ou fabricant ; et, au bout de la saison, chacun d’eux est payé en fromage, dont il reçoit une quantité proportionnée à ses versements de lait constatées par notes journalières

Les fouriéristes comtois

Très vite, de nombreux intellectuels deviennent « fouriéristes ». Parmi lesquels, et non des moindres, plusieurs franc-comtois.

– Victor Considerant

Né à Salins, le polytechnicien Victor Considerant devient rapidement fouriériste. Et cite, lui-aussi, les fruitières comtoises sont une source d’inspiration (Destinée sociale, 1834) :

Eh bien ! les paysans qui ne connaissent pas l’économie politique et les théories de la libre concurrence ont inventé les vertus de l’Association

– Buchon et Gagneur

Max Buchon, poète salinois et Wladimir Gagneur, avocat de Poligny, et par ailleurs producteur de lait, eux aussi fouriéristes, se montrent un peu plus critiques vis-à-vis des fruitières. Et se proposent de les réformer, grâce à l’une des autres vertus cardinales du fouriérisme : la science.

Proudhon le comtois

A la suite de Fourier, dont à fois il revendique l’inspiration et conteste quelques-unes des conclusions, Pierre-Joseph Proudhon, inventeur de « l’anarchisme » et de la formule « la propriété, c’est le vol », développe les théories d’un socialisme libertaire. Et là encore, Franche-Comté et fruitières ont leur mot à dire.

Proudhon par Courbet

D’abord, parce que Proudhon croit aux régions (à propos de l’unification italienne):

La fusion, en un mot, c’est-à-dire l’anéantissement des nationalités particulières, où vivent et se distinguent les citoyens, en une nationalité abstraite où l’on ne respire ni ne se connaît plus : voilà l’unité… Et qui profite de ce régime d’unité ? Le peuple ? Non, les classes supérieures

Ensuite, parce qu’il soutient la coopérative, la mutualisation des moyens. Il s’inscrit ainsi de fait dans « huit siècles d’habitudes communautaires, de non-individualisme pratique », pour reprendre la formule de l’historien Gaston Bordet (lire ici). Et même s’il fait part de désaccords avec Fourier, c’est bien dans cette tradition comtoise de méfiance envers l’Etat central, de coopération, d’autogestion, qu’il s’inscrit.

LIP, une fruitière de la montre ?

Comment s’étonner dès lors que, avec un tel passé, avec de telles références populaires (les fruitières) et savantes (les intellectuels comtois), la Franche-Comté soit devenue au XXème siècle une terre de rêves éveillés et concrets, d’utopies créatrices ? La plus célèbre d’entre elles restant l’affaire LIP, du nom d’un fabricant de montres (grande tradition comtoise, s’il en est).

1973. On apprend que la direction de l’usine prévoit 480 licenciements. L’usine de Palente (Besançon) est occupée par les salariés. Mais la grève fait place à tout autre chose.

Le 18 juin, les salariés décident de faire repartir la production : « C’est possible : on fabrique, on vend, on se paie » disent-ils. Le mouvement connaît un retentissement national. Tout ce que la France compte de gauche alternative soutient « les LIPs ». Contre leur direction et le gouvernement Messmer. Ce dernier annonce en octobre, comme soulagé : « LIP, c’est fini ! ». Et quand, après un plan de sauvetage infructueux, les LIPs reprennent le contrôle de l’usine, ils proclament : « LIP c’est reparti ! ».

En 1977, LIP est liquidé. Mais les salariés forment des SCOPs (Société COopérative et Participative) pour poursuivre l’activité. Des fruitières de montres, en somme. Poursuivant ainsi la longue tradition franc-comtoise des utopies concrètes.